Nouvelle : Errance ; cyprès et lune d’été.

Logo de Eve (dessin d'une pieuvre)

Eve est une jeune écrivaine du territoire ligérien. Elle a déjà écrit de nombreuses nouvelles et réalisé plusieurs cahiers d’illustrations. Elle vit aujourd’hui à Nantes et progresse en toute discrétion. Nouvelle :Errance ; cyprès et lune d’été.

Errance ; cyprès et lune d’été.

Nouvelle : Errance ; cyprès et lune d'été.

Aujourd’hui Amanda accompagne sa sœur pour son premier et dernier voyage.

Ses mains tremblent sur son téléphone. Elle observe le dossier à son nom, une petite boîte qu’on vient de lui transmettre, un dernier partage, tant un dernier moment de communion q’une plongée dans le quotidien de sa petite sœur Julie. Un monde qu’elle a tenu loin d’elle de son vivant et qu’elle ne pensait pas avoir jamais la chance de connaître. Nouvelle : Errance ; cyprès et lune d’été.

Les grillons ne se sont pas encore tus autour de la maison. Le jardin baigne dans l’atmosphère déclinante de la soirée. La brise caresse et ramène les odeurs des herbes hautes et de la terre humide. La baie laisse entrer toutes les senteurs nocturnes et quelques insectes trop téméraires viennent se sacrifier sur la lune artificielle. Leur égarement produit de petits grésillements couverts par le ronronnement du chat couplé à celui du réfrigérateur. Vautré sur le canapé en tissu, inconscient des désordres de la maison, le chat dort sereinement. Amanda s’est étendue là pour voyager, un verre de blanc sur la table basse. Ses mains n’ont pas cessé de trembler.

Amanda n’avait jamais pris l’avion, dédié corps et âme à son travail, à son entreprise. Julie à l’inverse voguait à droite et gauche, toujours en vadrouille. Toutes les deux pleines de projets et d’ambition. Jusqu’alors, Amanda avait observé de loin sa sœur, écouté distraitement ses périples, les terres d’Asie et d’Afrique, les plaines glacées de Russie, les villes démesurées de l’Amérique du nord. Sa sœur était sur son téléphone, des photos et des vidéos pour ses abonnés qu’elle s’empressait de passer sans leur prêter le moindre intérêt.

Julie faisait irruption sans cesse dans sa vie : des SMS,  partages de bons plans, réseaux sociaux ; Amanda la faisait taire, supprimait, bloquait. Elle feignait de féliciter sa sœur aux repas de famille, sans avoir la moindre idée précise de ce qu’elle faisait de ses journées, de ses voyages. Ce n’était pas sérieux à ses yeux, d’être perpétuellement en vadrouille et de recommander tel lieu, tel restaurant, n’importe qui aurait pu le faire. Cela l’agaçait ; un fond de rancune mais elles auraient tout le temps de se retrouver plus tard. Amanda de s’adoucir, Julie de comprendre sa jalousie.

*** Nouvelle : souvenirs d’enfance

Amanda se promène, d’une photo à l’autre. La sensation de la main de sa sœur entrelacée avec la sienne. Il y a cette terrasse, ambiance nocturne des lumières au fond de la piscine et des bougies destinées à éloigner les insectes indésirables. Elles auraient sans doute discuté, un verre à la main. Amanda sent la fraicheur de l’eau, l’odeur du chlore, le sourire radieux de Julie.

Cette sœur, souriante, dynamique. Ses grands yeux noirs ouverts sur le monde, curieux de ses moindres particularités. Son envie dévorante de parler toutes les langues, de voir tous les pays et de sentir leur culture. Et Amanda, assise seule dans son étroite véranda engloutie par le soleil rouge de fin de journée. Son téléphone dans les mains, les yeux rivés sur ce dernier cadeau. Cette porte vers l’ailleurs qu’aimait tant sa sœur.

Julie a voyagé partout et ce voyage qu’elle lui lègue, sa dernière présence comporte tout ce qu’elle a pu faire de mieux, tous les instants qu’elle aurait aimé partager, les lieux où elle a sans doute déjà invité Amanda mais que cette dernière avait refusé de les découvrir. Ce n’est donc pas la destination qui fait le voyage, loin de là, mais la présence de Julie. Amanda la sent dans chaque photo, chaque mot. Sa sœur se tient à ses côtés, le sourire tranquille sur son visage toujours doré par le soleil – quelle que soit la période de l’année. Sa présence apaise leur relation compliquée d’adulte, remplie de non-dits et d’incompréhensions. Ne reste que cette sororité immarcescible.

Elle immortalise ces sorties où, toujours animées par la même joie, les deux petites filles caressent maladroitement les grands animaux au poil rêche. Elle aime leurs visages poupins qui surgissent de leurs imperméables colorés, leurs cheveux portés par une légère brise, leurs cris qui se mêlent aux bruits des pas, des poussettes, du vent dans les arbres.

Parmi ces photos, l’une prise par un tiers. Julie est assise sur un banc ; derrière une mer étale aux volutes bleues s’étend à l’infini et la brume de chaleur la dissout dans le ciel livide.

Sa robe est toujours en prise avec le vent, ses cheveux attachés ; un chignon décoré d’une fleur qui emprisonne les mèches rebelles. Elle tient une glace italienne et ses yeux brillent de gourmandise. Cette lueur ramène Amanda en enfance, à leurs vacances en famille, à tous ces instants où elle était forcée de supporter cette sœur bruyante et énergique. Après les repas interminables sous la chaleur accablante du mois d’août, elles suppliaient toujours pour des glaces italiennes plutôt que des sorbets. Amanda se souvient du goût sur sa langue, du sourire de Julie, la bouche barbouillée de vanille. Cela devait bien faire dix ans qu’elle n’avait pas mangé de glace.

Elle éteint son téléphone, créé une pause dans ce voyage éternel. La nuit est tombée, le ciel rose a laissé place à la nuit et les cigales se sont tues. Son verre de vin a déposé sa marque humide sur la table basse et l’eau poursuit sa route, petites gouttes indépendantes qui s’échouent silencieusement sur la rabane. Son corps s’extirpe difficilement du moelleux des coussins. La maison est plongée dans la pénombre et le silence ne paraît pas tout à fait réel. Amanda dépose ses couverts sales dans l’évier de la cuisine adjacente, passe brièvement dans la salle de bain et se laisse tomber sur son lit aux draps tièdes. Son corps est englouti par le sommeil, transporté vers les souvenirs dispersés de son enfance. Des odeurs, des couleurs et de vieilles paroles, drôles de fantômes du passé, ondulent autour d’elle et l’endorment.

Demain, elle ira acheter des glaces.

Le soleil est à son zénith lorsqu’Amanda s’installe à nouveau dans la véranda. Elle a salué ses parents à leur retour vers la capitale, acheté des glaces et l’air brûlant d’un énième été caniculaire l’oblige à allumer la ventilation. Sa lourde chevelure brune colle à sa nuque et elle s’empresse de se servir un verre d’eau et d’extraire l’un des cornets italiens de son frigidaires. Ainsi installée, Amanda s’empare de son téléphone et rouvre le voyage légué par sa sœur.

Le ciel livide de l’été embrasse les montagnes rases. Amanda peut sentir l’astre brûler sa peau, le vent chaud secouer ses mèches de cheveux et fouetter son visage. Sa sœur est là, toujours vêtue de robes fleurit et légères. Le tissu, comme le chapeau d’une méduse, gonfle et ondule autour de ses jambes halées. Les pins se penchent sur son passage, créent un dôme où la nature rase fleurit dans le sable. Amanda sent son cœur se nouer. La glace fondue à un drôle de goût sur sa langue. Le souvenir de sa sœur se distord et s’adoucit. Elle renoue avec cette figure qu’elle avait laissé s’échapper, avec qui elle croyait n’avoir rien à partager.

Julie, dans un t-shirt à l’effigie d’une vieille BD française, se tient face à des montagnes russes. Est-ce qu’à chaque fois qu’elle avait tendu son téléphone à un inconnu, programmé un retardateur, qu’elle s’était mise en scène, Julie avait songé à elle ? Est-ce qu’elles les avaient vues, l’une à côté de l’autre ? Amanda ne lui serait jamais assez reconnaissante d’être allée au-delà de leur apparente froideur, de les avoir réunies quand c’était encore possible.

Le voyage est de nouveau suspendu. Amanda repose son téléphone sur la table en verre. Les cigales s’époumonent et le chat gris bonite, éternellement paresseux, a trouvé un coin d’ombre frais pour s’étendre. La maison baigne dans un instant distordu, sans début, ni fin. Amanda s’étend et ferme les yeux. Sa sœur occupe toutes ces pensées. Loin de la pierre tombale recouverte de fleurs multicolores, de la chaleur étouffante et des discours qu’elle n’est pas sûre d’avoir vraiment entendus, Julie vit, danse de son corps tout puissant et Amanda chérit ce souvenir. Elle pourra toujours retourner vers sa sœur et plonger dans la mémoire impérissable de ces photos. Julie lui laisse ce qu’elles ont de plus beau : des souvenirs d’enfance, des parfums, des habitudes qu’elle pensait avoir perdues. Et les voilà, sans rancœur après leur éloignement à l’âge adulte, au creux de sa paume, côte à côte pour l’éternité.

            Amanda serre contre elle son téléphone. Un franc sourire étire ses lèvres. Le dernier et éternel présent que sa sœur a pris le temps de composer à son attention l’émeut et l’apaise.  Dehors les cigales chantent. Le chat se retourne, lourdaud, pour profiter d’un autre pan frais du carrelage.

Illustration, dessin d'une pieuvre

La nouvelle précédente : https://www.toodays.me/blog/2021/10/19/nouvelle-souvenirs-denfance/

Ève – @79hope_

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